La première place de Giancarlo Fisichella à l’issue des essais qualificatifs et sa deuxième place au terme du grand prix de Belgique provoque chez moi une petite cure de rajeunissement…
Nous sommes le 20 juillet 1996. Rendez-vous a été fixé à une sévère sélection de journalistes spécialisés en automobiles sur le circuit « moderne » du Nürburgring par Ferrari. La marque italienne dévoile la 550 Maranello pour succéder à la Testarossa et à la 512 TR. Ce nouveau coupé marque une étape importante dans l’histoire de Ferrari par rapport aux modèles qu’il remplace : placé à l’avant et plus à l’arrière, le moteur est un V12 et plus un boxer ! Tout le gratin est présent : Luca Cordero di Montezemolo, président de Ferrari, Jean Todt, directeur de la Scuderia Ferrari, Sergio Pininfarina, président de Pininfarina, et une belle brochette de pilotes plus ou moins connus.
Parmi eux, on retrouve forcément Michael Schumacher qui est pilote Ferrari depuis le début de l’année 1996. Auréolé de ses deux premiers titres de champion du monde des conducteurs acquis en 1994 et en 1995 pour le compte de l’écurie Benetton, il est surtout l’auteur de la première victoire d’une Ferrari depuis le mois de septembre 1990. Il l’a acquise quelques semaines plus tôt, en Espagne, en démonstration sous une pluie battante. Pour l’anecdote, le jeune pilote allemand (il n’a alors que 27 ans) n’a pas encore appris toutes les bonnes manières : il arrive en ce matin du samedi 20 juillet 1996 au volant d’un bolide italien, encadré d’une escorte de gardes du corps, mais il s’est visiblement « trompé » de marque, puisqu’il conduit une… Lamborghini Diablo ! Le soir, vers 22 heures, toujours sous escorte, il quittera le circuit du Nürburgring au volant d’une Ferrari…
La présence de ces pilotes est toute simple : ils sont chargés d’emmener les journalistes en passagers des cinq premières 550 Maranello produites. En plus de Michael Schumacher et en l’absence d’Eddie Irvine, l’autre pilote de la Scuderia, dont l’hélicoptère n’a « officiellement » pas décollé à cause de bancs de brouillard, on retrouve quelques Italiens comme Nicola Larini (qui fut notamment pilote essayeur de Ferrari en 1992 et 1993), Ivan Capelli (pilote chez Ferrari en 1992), Gianni Morbidelli (qui fut, entre autres, pilote essayeur de Ferrari en 1990 et 1991) et Giancarlo Fisichella. Tout jeune (il n’a que 23 ans !), il est forcément le moins connu de la bande malgré sa victoire au Grand Prix de Monaco Formule 3 en 1994, son poste de titulaire au sein de l’écurie Alfa Romeo en DTM et quelques courses en formule 1 avec Minardi, mais il a, lui aussi, effectué des essais pour la Scuderia Ferrari dans les mois qui précèdent cette présentation officielle de la 550 Maranello.
Au terme d’une longue conférence de presse au cours de laquelle les dirigeants et les ingénieurs de Ferrari exposent en long et en large toutes les caractéristiques de leur nouveau coupé, les journalistes sont invités à retirer une enveloppe d’une grande urne posée au pied de l’estrade. Dans l’enveloppe, un bout de papier indique le nom du pilote qui les prendra en charge. C’est la bousculade, surtout du côté des représentants de la presse allemande et italienne, chacun espérant avoir gagné le gros lot, c’est-à-dire se retrouver aux côtés de « Schumi ». Des cris d’enthousiasme ou des mines dépitées laissent facilement deviner le résultat des uns et des autres. Personnellement, je me sens surtout très frustré de ne pas pouvoir conduire la voiture moi-même et je suis très heureux de « tirer » Giancarlo Fisichella, dit Fisico, que j’ai eu l’occasion de croiser chez Alfa Romeo l’année précédente.
J’ai aussi la chance d’être le premier à pouvoir occuper le siège du passager à côté de Giancarlo dont la voiture est placée tout au bout de la file, loin de la foule déchaînée qui entoure celle de Michael. Fisico est rassuré : il ne parle pas (encore !) bien l’anglais et moi non plus, mais nous débrouillons l’un et l’autre pas trop mal en français et en italien, aussi convient-on de parler chacun dans notre langue natale. En attendant que les « stars » s’élancent, on discute de ses espoirs en sport automobile avant qu’il m’explique la fonction des nombreuses commandes qui ornent la planche de bord et la console de la Maranello. Après de longues minutes sous un soleil de plomb que la climatisation parvient à tempérer, nous pouvons enfin nous élancer.
Durant le premier tour, Giancarlo conduit lentement, prenant le temps d’expliquer le fonctionnement de la voiture et de mettre tous les organes mécaniques à bonne température. Le temps de laisser aussi les autres prendre un peu d’avance, histoire d’avoir une piste bien dégagée pour les tours suivants. En théorie, nous n’avons « droit » qu’à trois tours du tracé moderne du Nürburgring, mais personne ne se soucie vraiment, chez Ferrari, de ce que fait le « ragazzino » et quelques journalistes ont même choisi de jeter leur petit bout de papier par dépit : toute l’attention est focalisée sur Michael Schumacher. Ce dernier s’applique d’ailleurs à conduire en bon père de famille, n’ayant aucune envie de se faire remonter les bretelles une deuxième fois. Giancarlo, lui, pilote, plaçant la 550 Maranello dans de longues dérives à chaque virage, accélérant à fond dès qu’il le peut, freinant au tout dernier moment, passant les six rapports avec une parfaite dextérité.
Le deuxième tour est couvert très rapidement, le troisième encore est plus vite, mais la fête est finie. Pas complètement. Avec un grand sourire, Fisico me lance un clin d’œil et attaque un quatrième tour sans que personne ne le remarque. Puis, voyant que j’ai l’air d’apprécier, il en ajoute un cinquième au cours duquel nous dépasserons même un Michael Schumacher très concentré. Il se décide enfin à rentrer au stand le plus discrètement possible, toujours aussi souriant et détendu malgré la remarque d’un membre du comité d’organisation : « Fisico, tre giri, non cinque ! » Nous nous serrons la main et il emmène ses autres « invités » à tour de rôle. Pour trois tours ! En fin de soirée, nous nous croisons par hasard dans le parking, lui pour récupérer son Alfa de service, moi la voiture que j’avais alors à l’essai. Dans un grand éclat de rire, il me montre sa main grande ouverte, avec cinq doigts, puis avec le pouce levé vers le ciel.
Depuis ce 20 juillet 1996, j’ai toujours eu un petit « faible » pour ce gamin, suivant attentivement une carrière en formule 1 qui aurait pu être plus glorieuse, que ce soit chez Benetton, chez Jordan, chez Sauber, chez Renault et, pour le moment, chez Force India. Déjà, samedi dernier en début d’après-midi, sa joie d’avoir signé la « pole position » du Grand Prix de Belgique 2009 faisait plaisir à voir, mais j’en avais (presque !) les larmes aux yeux en le voyant monter sur la deuxième marche du podium et brandir fièrement sa coupe. Grâce à son expérience (il est âgé aujourd’hui de plus de 36 ans, dont 13 années passées en grands prix avec 224 départs !) et à sa volonté, le pilote romain a livré sur le circuit de Spa Francorchamps l’une de ses plus belles courses, terminant à moins d’une seconde d’une Ferrari dont on dit qu’il pourrait en prendre le volant dans une douzaine de jours à Monza. C’est tout le mal qu’on lui souhaite, même si ce n’est peut-être pas « le » cadeau dont il rêve depuis si longtemps…








